Comment se défendre face aux violences sexistes et sexuelles ?

 
Lors de la journée contre les violences faites aux femmes du 25 novembre 2017, à Paris. Photo Cyril Zannettacci

Lors de la journée contre les violences faites aux femmes du 25 novembre 2017, à Paris. Photo Cyril Zannettacci

 

Les violences sexistes et sexuelles imprègnent l'ensemble de la société et le milieu professionnel n'est pas épargné : une femme sur trois indique avoir été confrontée au harcèlement sexuel au travail. Comment se défendre ?

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Lorsque j’aborde un de mes thèmes de recherche, celui des violences sexistes et sexuelles au travail, j’entends souvent dire que le mot violence est un mot « fort ». Pourtant, les derniers chiffres sont plutôt explicites :

  • 1 femme sur 4 dit avoir fait face à des comportements et propos sexistes (Etude du Défenseur des droits, 2018)

  • 1 femme sur 3 a été victime de harcèlement sexuel au cours de sa carrière (Etude IFOP, 2018)

  • 1 femme sur 10 a été victime d’agression physique sur son lieu de travail (Etude IFOP, 2018)

Par ailleurs, remarquons que ces statistiques augmentent lorsque l’on croise ces premières données avec d’autres caractéristiques socio-démographiques, par exemple la couleur de peau ou le handicap :

  • 1 femme perçue comme non-blanche sur 2 a fait l’expérience de comportements à caractère discriminatoire au travail (Etude du Défenseur des droits, 2018)

  • 4 femmes en situation de handicap sur 5 ont fait l’expérience de comportements à caractère discriminatoire au travail (Etude du Défenseur des droits, 2018)

Les discriminations s’expriment donc différemment en fonction de la manière dont se superposent les critères de discrimination, c’est ce que la chercheure Kimberley Crenshaw nomme l’intersectionnalité. Plus vous êtes aux intersections de différents critères socio-démographiques discriminants, plus le risque de faire face aux discriminations et comportements violents est grand.

Illustration de l’article Kimberlé Crenshaw, l’intersectionnalité et le féminisme français, roseaux.co

Illustration de l’article Kimberlé Crenshaw, l’intersectionnalité et le féminisme français, roseaux.co

« Très bien, mais toutes les discriminations ne sont pas nécessairement des violences. » me rétorque-t-on souvent.

Qu’est-ce qui relève réellement de la violence au travail ?

Discriminations sexistes, agissements sexistes, harcèlement sexuel, violences sexuelles et sexistes, autant de termes qui recouvrent des réalités complexes et créent une vraie confusion entretenue parfois volontairement pas les employeur.e.s. Les chercheur.e.s en psychologie, sociologie et les médecins qui abordent le thème de la violence au travail sont eux-mêmes incapables de se mettre d’accord sur ce qui relève ou non de la violence. Pour certain.e.s, la violence est uniquement de nature physique, pour d’autres les violences verbales et psychologiques doivent être également prises en compte. Par ailleurs, assez peu font l’exercice de croiser leurs études avec l’étude des discriminations.

Pour nous extraire de ces débats, revenons très simplement à la définition donnée par le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : la violence est une « force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu’un ou pour obtenir quelque chose ». Cette force s’appuie sur un rapport de pouvoir qui peut être de nature physique (la force musculaire, la taille), sociale (le sexisme, le racisme etc.) et économique (la dépendance économique au conjoint ou à l’employeur.e). La violence au travail relève d’une imbrication entre un ou plusieurs de ces rapports de pouvoir.

Forcer une femme à faire la bise, faire l’hypothèse de son hétérosexualité, est-ce violent ?

Partons de deux exemples pour illustrer nos propos, deux exemples qui ont fait débat lors de mes recherches :

  • La bise : Dans le cadre de mes travaux de recherche, une jeune femme que j’avais pu interviewer m’avait rapporté qu’un de ces collègues avait refusé de lui serrer la main malgré sa demande et s’était autorisé à lui faire la bise de force en s’imposant physiquement. Dans un second temps, il s’était relevé, avait serré la main d’un de ses collègues masculins et avait ajouté « Elle n’est pas facile celle-là ! ». Plusieurs années après cet événement, l’interviewée commence tout juste à caractériser cet épisode de violent, et à utiliser le terme d’agression physique.

  • La présomption d’hétérosexualité : En interviewant des femmes lesbiennes, certaines expliquaient comment les questions récurrentes sur leurs potentiels « copains » au travail les mettait dans une situation inconfortable. Cela les enfermait dans une situation où elles ne se sentaient pas à l’aise, voir en sécurité pour parler librement de leur identité et de leur vie privée, ce que certaines catégorisaient de violent psychologiquement. En effet, à l’intersection du sexisme et de la lesbophobie, ces remarques les obligeaient à mettre en place un certain nombre de stratégies pour éviter de parler de leurs relations amoureuses.

Saluer ses collègues, parler de son couple, sont deux choses somme toutes banales dans le monde du travail. Pourtant, l’expérience de violence physique pour le premier cas, et violence psychologique pour le second est bien réelle pour ces femmes. Partant de ce constat, on se demande légitimement : « Peut-on vraiment définir universellement ce qui relève de la violence ? »

C’est bien là que se trouve la vraie question, et la réponse est non : nous ne pouvons pas décider pour autrui ce qui est violent pour lui, comme autrui ne peut décider de ce qui est violent pour nous. Dès lors, les plus légitimes à définir la violence ne sont plus les chercheur.e.s ou le législateur, mais bien les personnes concernées. Cela signifie que vous seul êtes légitimes à dire pour vous, ce qui relève de la violence, il vous revient d’établir ce qui vous met dans une situation de « soumission ou de contrainte » pour revenir à la définition. Et personne n’a à remettre en cause votre expérience.

Pour illustrer cela, prenons l’exemple de la classique blague sexiste. Pour certaines d’entre vous une blague sexiste sera uniquement de l’humour, pour d’autres il sera violent de voir leur légitimité et leurs compétences dans leur travail remises en question sous prétexte de l’humour.

« Oui, mais si chacun a sa propre définition, comment fait-on pour condamner les violences sexistes ? » me demande-t-on souvent. Effectivement, la loi parvient à caractériser les violences physiques car elles impliquent nécessairement un contact mais les violences verbales et psychologiques sont plus difficiles à caractériser et donc à sanctionner. Ici, il faut se souvenir que les violences sexistes au travail sont la conséquence d’une organisation de la société qui est extérieure à votre lieu de travail, une organisation qui vient hiérarchiser masculin vis-à-vis du féminin. Le chemin vers l’égalité est encore long, et compter sur votre employeur pour vous protéger des violences sexistes et sexuelles est malheureusement illusoire. C’est pourquoi je vous invite grandement, en attendant que les mentalités changent, à apprendre à vous défendre.

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L’auto-défense contre les violences sexistes au travail

Lors de mes travaux de recherche j’ai eu l’occasion d’étudier l’utilisation de l’auto-défense pour femmes dans la sphère professionnelle. C’est-à-dire d’observer comment une méthode qui vise à s’armer émotionnellement, verbalement et physiquement face à la violence de genre peut servir d’outil de prévention au travail. Il ressort de ces travaux trois points principaux qui pourront guider votre propre réflexion :

1. Faire respecter ses limites :

Dans le monde professionnel, vous êtes « libre sous contrat », c’est-à-dire dans un rapport de force économique vis-à-vis de votre employeur.e. Cela rend d’autant plus difficile le combat des violences au travail, car se défendre de propos sexistes dans la sphère professionnelle met en péril directement vos ressources économiques. Les femmes ont donc davantage tendance à laisser leurs limites être transgressées dans ce milieu.

Quelques conseils :

  • Définir ses limites : Analyser les moments qui vous mettent mal à l’aise et faire confiance à vos émotions. Si vous êtes en colère, frustrée, blessée ou déçue suite à un comportement d’un collègue, c’est peut-être qu’il ou elle a franchi vos limites.

  • Se faire confiance : Les femmes ont appris dès le plus jeune âge à laisser des inconnues transgresser leurs limites notamment physiques, l’abnégation et la patience étant érigée en vertus féminines. Il s’agit donc d’un tout nouvel apprentissage pour déconstruire son éducation de jeune fille et faire confiance à vos sensations physiques : le ventre qui se noue, une chaleur dans le corps sont autant de signaux physiques qui indiquent que vous vous sentez en danger, écoutez-les.

2. Se défendre :

Dans la sphère professionnelle, se défendre est compliqué mais cela s’apprend et demande un entrainement de tous les jours. Pour se faire, le manuel d’auto-défense Non, c’est non de la sociologue Irène Zellinger vous donnera des bases solides. En attendant la lecture je vous propose une sélection de recommandations :

  • Déculpabiliser : Face à la violence, qu’elle soit de nature psychologique, verbale ou physique il se peut que vous vous sentiez impuissante. C’est ce qu’on appelle « l’état de sidération », vous êtes face à une situation anormale, pour vous protéger votre cerveau bloque vos réactions. Ce n’est pas grave, vous ne pouvez pas toujours réagir, sortir de l’état de sidération demande un long entrainement.

  • Apprendre à fuir : La meilleure technique c’est la fuite, voilà une des conclusions majeures de l’auto-défense. La priorité c’est de vous mettre en sécurité, et cela ne vaut pas uniquement pour les agressions physiques. Vous avez le droit de partir à tout moment et ça ne fait pas de vous une personne lâche, soyez fière de vous mettre en sécurité.

  • S’entrainer : Former un groupe d’amies bienveillantes et discuter de vos situations, voir comment vous auriez pu réagir. Ou bien participer à des ateliers d’auto-défense en consultant l’annuaire des associations à la fin de l’ouvrage Non, c’est non, afin de faire de la mise en pratique.

Illustration :  Soirart

Illustration : Soirart

3. Faire preuve de solidarité :

Nombreuses sont les femmes qui font preuve de sexisme envers d’autres femmes car elles l’ont intériorisé. Pour endiguer les violences sexuelles et sexistes les démarches individuelles sont insuffisantes et cela doit passer par le collectif.

  • Organiser la solidarité : Cela passe par l’organisation de réseaux de femmes en non-mixité au sein desquels il faut favoriser la bienveillance et le non-jugement des expériences de chacune. Rappelez-vous que vous seul êtes apte à définir ce qui est violent pour vous, donc vous n’avez pas à poser de jugement sur l’expérience d’autrui. La clé dans ce combat est de croire les femmes par principe, de ne pas remettre en cause la parole.

  • Inclure celles qui sont aux intersections : être les alliées de celles qui sont à l’intersection de diverses discriminations du sexisme, du racisme, du classisme, de l’homophobie, de la transphobie, de la grossophobie, du validisme… Soutenir leurs combats pour renforcer le collectif est indispensable pour faire corps et se faire entendre.

Et enfin, si vous êtes sceptique, écoutez les paroles de cette chanson d’Anne Sylvestre autant que nécessaire, cela devrait vous aider.

 

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